Recevez la newsletter

NUMÉRO EN KIOSQUE

Maison Heler, hôtel fiction

Véritable rêve architectural né d’un fantasme porté par un personnage fictif, cet hôtel 4 étoiles signé Philippe Stark fait figure d’ovni à Metz. Doux mélange de notes expérimentales aux accents surréalistes et de vibrations néogothiques, cet lieu hors norme capte les sens par son caractère hautement romanesque. EDGAR s’est rendu en Lorraine pour vivre un moment hors du temps. Récit !

De la littérature à l’hôtellerie il n’y a parfois qu’un pas… Il y a tout juste un an, voyait le jour ce projet fou tout droit sorti de l’imaginaire débordant de Philippe Starck évoquant, au prime abord, un immeuble de neuf étages surmonté d’un château miniature du XIXè siècle… Les habitants de Metz ont alors entendu parlé « en avant-première » de l’histoire poignante d’un certain Manfred Heler dont le manoir aurait été propulsé, suite à un terrible tremblement de terre, dans les airs du coté du quartier de l’amphithéâtre à Metz. Couronné du prix de « Hôtel Design Award 2026 », ce quatre étoiles membre de la Curio Collection by Hilton, détonne et chahute agréablement les esprits dans la cité messine et bien au-delà. Il faut dire que l’on fait face à une véritable « œuvre d’art habitable« , à quelques minutes à pieds seulement du Centre Pompidou de Metz du grand Shigeru Ban qui semble très bien s’accommoder jusque-là, en position de miroir, de la folie douce de son nouveau voisin. Brouillant délibérément les frontières entre architecture, fable et design, l’établissement-édifice nous plonge dans un univers de SF totalement décalé à mi-cheval entre la narration rêvée d’un Miyazaki et la filmographique fantasque d’un Wes Anderson.

Tout serait donc parti d’un livre rédigé par Philippe Starck « himself » et édité chez Allary. Nous naviguons dans l’inconscient insatiable de l’auteur qui livre le récit truculent de La vie minutieuse de Manfred Heler. Prenant la forme d’un conte flirtant avec la nouvelle, l’histoire s’inspire de l’esprit éclairé de Raymond Roussel, cet écrivain à l’origine d’Impressions d’Afrique (1909) autant que de l’oeuvre prophétique de Jacques Carelman : peintre, illustrateur et auteur de Catalogue des Objets introuvables (1969). Situé a deux pas de la gare de Metz, ce projet-ovni, qui a mis dix ans pour atteindre sa formalisation physique, a pris forme dans la psyché débridée du célèbre designer nommé, en 2021, régent d’abstraction pratique et de concrétion spéculative par le Collège de Pataphysique. Ceci peut-il expliquer cela ? L’illustre bâtisseur signe ici sa toute première création hôtelière intégrale en Europe. Réplique d’une maison bourgeoise traditionnelle de l’avenue Foch à Metz (la Villa Salomon pour les locaux), cette folie du XIXème suspendue s’apparente à une œuvre d’art qui a été cristallisée à partir de béton, de marbre rose, de cuivre et de bois. Est-ce le roman qui a impulsé le concept ou l’inverse ? On s’y perd. Tout est absolument surréaliste dans ce projet à l’aura néogothique oscillant entre ciel et terre. On se laisse porter dans une immersion d’un nouveau genre.

La spectaculaire silhouette de cet hôtel hors norme.

En sortant de la gare de Metz en provenance de Paris, nous passons, de façon inattendue, devant les célèbres lampadaires de Philippe Starck baptisés Les Tournesols s’inclinant majestueusement à la tombée la nuit. Ils ont été installés il y a trois décennies et n’ont rien perdu de leur superbe et leur capacité à questionner le passant ordinaire. Au pied de l’établissement, sis au 31 rue Jacques Chirac, on lève les yeux au ciel et l’on admire la spectaculaire silhouette de cet hôtel hors norme. Dans le lobby, nous sommes accueillis avec chic par Hélène Ribault (qui fut un temps en charge des relations publiques chez Havas et qui a fait ses armes aux cotés de Michel Bras et d’Alain Ducasse). Cette femme d’influence, opère aux cotés du « DG » Arnaud Montigny passé par l’iconique  Maison Astor Paris et le mythique Manapany à St-Barth. On entame notre séjour par une visite renversante du 2ème au 8ème étage où se trouvent les 104 chambres et suites. Ces dernières, dénuées de toute superficialité cultivent un luxe épuré et un esprit presque spartiate. Entre les étages, la décoration accueille, elle, quelques objets farfelus et trophées disséminés de façon judicieuse et des clichés saisissants d’inventions de l’entre deux-guerres dans une dimension poétique qui attrape, à chaque instant, la rétine joyeusement sollicitée. Les détails insolites, jalonnés de pépites cachées surprenantes (un serpent dans un bocal, un ourson empaillé…) et de délicieux clins d’oeil, parlent aux amateurs design et d’énigmes visuelles. Durant cette excitante déambulation, on décèle, de ci-delà,  des alphabets de symboles astrologiques protéiformes serpentant sur les murs.

Il y a quelque chose d’anachronique dans cette combinaison styptique faisant la part belle aux matériaux les plus nobles. Au coeur de cette partition architecturale fantasmagorique, le designer star  a souhaité mettre en place « un jeu de racines déracinées dans une construction symbolique de la Lorraine.. » En déambulant dans cette folie futuriste on comprend progressivement la portée quasi philosophique du projet dans son ensemble. C’est fascinant. Au sein de ce parallélépipède gris orage, sur lequel est juchée une maison alsacienne du XVIIIè siècle, on apprécie le style dépaysant à la Tim Burton qui s’exprime de manière fluide et grisante entre le bar-lounge, la salle de sport et les espaces de réunion et de seminaire du  1er étage. Il est temps désormais de jeter un œil aux deux restaurants qui attirent toute l’année ici une clientèle locale fidèle et internationale. Au rez-de-chaussée, l’attrayante brasserie La Cuisine de Rose, aux accents poudrés, mise sur une assiette gourmande et léchée de belle tenue. Nous sommes reçus de manière princière par Julian Fressy directeur de la Restauration, passionné de belle sommellerie, qui s’est distingué  notamment au Christopher à St-Barth.

On touche du doigt la mont St Quentin et la cathédrale Saint-Etienne.

Cette douce halte à l’heure du déjeuner est l’occasion de déguster les plats soignés de saison du chef Florian Kiffeurt (amoureux des épices et qui a peaufiné son art du coté de l’Australie) dans la convivialité et le partage. Nous sommes dans le laboratoire de Manfred Heler où se trouvent des images issues de Archives Nationales et du Centre nationale de recherche scientifique (CNRS). L’été et les beaux jours, la Terrasse de Rose, se vivant comme une autre histoire à part entière, devient un havre de détente avec son terrain de pétanque. Direction le toit-terrasse (seule terrasse panoramique avec le rooftop du Stade Saint-Symphorien) où se trouve la Maison sur le Toit et ses tourelles élancées bardées de zinc, avec sa vue à 360° à couper le souffle.

On touche du doigt le mont St Quentin et la cathédrale Saint-Etienne. Sur ce « toit du monde » accueillant le restaurant La Maison de Manfred (proposant des plats de partage spicy aux notes asiatiques) et l’incontournable bar où Alejandro Cabajo et Quentin Lange réservent aux clients une réjouissante carte de cocktails et mocktails à la pointe de la mixologie (à tester la création-phare baptisée Le Laborantin prolongeant l’histoire des lieux). On savoure cette énergie cosmopolite incroyable (le personnel, comptant dans ses rangs un prestigitateur, se compose de 25 nationalités différentes…)  avant de découvrir la magie des 50 m2 de vitraux dessinés par Ara Starck (fille de Philippe) réalisés par l’atelier Jean Salmon à Lorry-lès-Metz. Les dix-neuf créations, telles « des âmes dansantes » imposantes et chatoyantes, rendant hommage aux monuments historiques de la ville, accompagnent les huit siècles d’histoire de la cité messine. On éprouve alors toute la force utopique d’une prouesse architecturale fondue dans une œuvre totale, loufoque et vaporeuse née d’une pure effusion mentale dans cet éco quartier verdoyant accueillant les architectures de Clément Blanchet et l’agence Wilmotte&Associés. En quittant les lieux, plein de gratitude, on réalise tout le charme de cette ville attachante apparaissant en 3ème position (après Angers et Annecy)  dans le classement des villes les plus « vertes » de France. A bon entendeur  !

www.maisonhelermetz.com