Recevez la newsletter

Abonnez-vous
Numéro 100 en Kiosque

Patrick Branco Ruivo, regard d’acier pour dame de fer

Directeur général de la Société d’Exploitation de la Tour Eiffel, sa petite entreprise, la plus connue au monde, ne connaît pas la crise. Mais, sa star de fer de 131 ans, exige comme toutes les idoles, une attention constante.

Crime de lèse-majesté, le bureau de Patrick Branco Ruivo, ne donne pas sur la Tour Eiffel. « Rassurez-vous, j’y vais tous les jours, elle est à quelques minutes à pied. Et, en dehors des Tour Eiffel essaimées dans cette pièce, elle m’habite. Je me réveille en écoutant la météo qui me donne un premier indice sur la fréquentation. Grand bleu grande affluence, nuages et pluie flot de visiteurs légèrement tari, vent fort, plus de 80 km/h, fermeture totale. Pendant la journée, je frôle, je côtoie, j’explore ses 325 m de dentelle de fer puddlé. L’œil aux aguets, je veille au moindre détail, et j’apprends au contact de « la famille » Tour Eiffel, 350 salariés maison et 350 prestataires de services, tous embarqués dans la même aventure. Le soir, lorsque la tour scintille, dans mon champ de vision, je marque le pas, ébloui. Et, quel privilège de travailler pour une entreprise symbole de bonheur. » De fait, le 14 février, jour de la Saint Valentin, plantée en début de soirée aux côtés de Patrick Branco Ruivo au troisième étage, une foule cosmopolite d’amoureux posant verre de champagne et rose à la main, nous entoure. « Vous avez vu, sur le tablier central le mot Amour défi le en toutes les langues ainsi que des déclarations personnelles reçues via twitter. »

Depuis le 8 novembre 2018, date de sa nomination à la tête de la SETE, Société d’Exploitation de la Tour Eiffel, ce haut fonctionnaire au regard acier, agrégé d’économie et énarque, imagine mille stratégies pour que sa maîtresse soit plus qu’un monument dont 6 millions et demi de visiteurs foulent le seuil. « Je ne me contente pas de surfer sur les résultats, 100 millions de chiffre d’affaires annuel, 8 millions reversés à la ville de Paris, actionnaire principal à 99 %, mais je souhaite que la Tour Eiffel s’ancre dans son époque, devienne un lieu de vie avec des ateliers, des cours de yoga, des brunchs, des visites exclusives, à thème. » Elle a déjà un site de réservation pour éviter les queues aux caisses, un compte twitter, (LaTourEiffel), un compte instagram (toureiffelofficielle) et bientôt une marque La Tour Eiffel qui sera apposée sur des objets Made in France de qualité. « En bon économiste, poursuit-il, je sais qu’il est indispensable de diversifier les sources de revenus, 85 % pour la billetterie, 15 % pour les concessions (restaurants, boutiques, antennes, etc.). Et, aussi qu’il est fondamental d’attirer davantage de Français qui ne représentent que 20 % de nos visiteurs. Pour Patrick Branco Ruivo être « l’ambassadeur » de la Tour Eiffel est plus qu’un métier, un honneur. « Je reviens de Moscou. Comme partout, j’ai été accueilli à bras ouverts, presque en vedette. » Volubile, fier de l’effet waouh, Monsieur Tour Eiffel ! Pécher d’orgueil ? De reconnaissance plutôt à ceux qui lui ont permis de gravir les échelons. Héros de l’ascenseur social. « Né d’un papa portugais réfugié en France sous Salazar, maçon ne sachant pas écrire et d’une maman femme de ménage, j’ai été élevé dans une cité à Meaux. Je suis entré en sixième dans un collège ZEP (zone d’éducation prioritaire). » Après le bac il réussit le concours d’entrée à l’ENS Paris-Saclay pour en sortir agrégé d’économie, avant d’entrer à l’ENA. « Mes parents m’ont enseigné le respect, le sens de l’effort « vas-y fonce », me répétait mon père qui quoique très intelligent n’avait pas eu les moyens, dans son petit village d’Alentejo, d’aller à l’école. J’ai eu des profs soucieux de mon orientation. Je suis un pur produit de l’Éducation Nationale. » L’an prochain, Pierre Branco Ruivo aura 50 ans… pas de Rolex mais une Tour Eiffel en breloque et l’envie toujours de « foncer » et d’impliquer ses équipes. « C’est le plus important l’adhésion. Je suis exigeant mais je crois bienveillant pour qu’ensemble nous apportions à la Tour Eiffel davantage d’attraits tout en veillant à ce qu’elle reste éternelle. » Vingt heures ce 14 février, dernière poignée de mains, dernière envolée de marches, Monsieur marche à vive allure, nous croisons Amal, agent de sécurité. « Alors Amal, et la Saint Valentin ? Et le chant » ? interroge le grand chef. « Amal la jolie Marocaine, un temps candidate à The Voice au Maroc, entonne avec coffre « La vie en Rose ». La quelque centaine de visiteurs piétinant sur le parvis se fige avant de reprendre avec monsieur le directeur général les paroles d’Edith Piaf. Mieux que dans une fiction. « La preuve que les salariés ont à cœur d’enchanter le public et que je peux me reposer sur eux en toute confiance. C’est d’ailleurs ainsi que je signe mes notes de service « En toute confiance » ! Pas un regret, alors ? « Un, que ni mon père, ni mes deux frères, ni ma meilleure amie, ne soient montés sur la Tour Eiffel, pour cause de vertige. » Comme quoi, tout ne peut être sous contrôle.

 

Texte :  Anne-Marie Cattelain-Le Dû .