
Il brille au cinéma comme sur les plateformes. Il enchante autant qu’il peut être jalousé. Et réalise, écrit et se plaît désormais à produire. Beau diable, Pierre Niney a même eu le toupet de décrocher le premier rôle convoité dans une grande production Pathé. Celui d’Edmond Dantès, Le Comte de Monte-Cristo, dépoussiéré au cinéma par le tandem à succès Alexandre de la Patellière et de Matthieu Delaporte. Mais qui se cache derrière le pétulant trentenaire ? Et qu’est-ce qui le fait si vite avancer ? Tentative de réponse(s) à la volée.

Pierre Niney, photo par Jérôme Prébois
Le Comte de Monte-Cristo n’est pas votre premier long-métrage à gros budget, certes, mais trouvez-vous tétanisant d’arriver sur un projet qui repose sur votre nom, presque sur vos simples épaules ?
Pierre Niney : Pour justement ne pas me laisser envahir, j’ai toujours fait ainsi, prendre avec légèreté les choses qui finalement pourraient sembler de ne pas l’être. L’idée de porter le film sur mes épaules, comme vous dites, est effectivement une image un peu flippante. Je préfère penser que j’ai une immense chance de me voir confié un rôle aussi riche et que ça n’arrive pas tous les jours dans la filmographie et la vie d’un acteur. Du coup, je vais essayer de travailler le plus possible à raconter du mieux que je peux une histoire. Après, j’essaie d’être en paix avec le fait qu’il y a des choses qui sont hors de mon contrôle : les spectateurs qui aiment tellement le roman que, forcément, ils seront déçus, le nombre de spectateurs le mercredi de la sortie, est-ce qu’il fera beau ce jour-là, est-ce qu’il ne fera pas beau, est-ce que les gens auront envie d’aller au cinéma, etc. Il y a plein de choses qui ne m’appartiennent déjà plus.
Saviez-vous que le roman d’Alexandre Dumas était tiré d’une histoire vraie ?
Oui, effectivement, mais d’une histoire qui a été un peu extrapolée. C’était en 1807, je crois, un dénommé François Picaud. On m’a raconté que des procès-verbaux avaient été retrouvés, une histoire folle… Mais il y a aussi des témoignages pour le contredire, qui prouvent que tout a été très romancé. Que déjà, en soi, c’était une légende urbaine.
Passer de Michel Gondry à une superproduction Pathé, cela donne l’idée un peu funambulesque de votre métier. Du moins comme vous l’entrevoyez…
C’est une bonne remarque, parce que c’est un gros film qui, je le répète, paraît reposer sur mes uniques épaules. Et pour autant, assez clairement, le tournage était très familial. En fait, entre l’équipe du chef opérateur Nicolas Bolduc, qui possède une vraie chaleur humaine, beaucoup d’humour, et les réalisateurs évidemment, cela donnait une belle atmosphère. Le dernier jour, chacun a fait un petit discours. On était sur un bateau dans le port de Malte. J’ai dit que j’avais eu la sensation d’être avec une petite famille. Comme sur un Michel Gondry. Les réalisateurs, Dimitri Rassam le producteur, et les autres chefs de poste aussi, ont réussi à maintenir une intimité. Il y a eu beaucoup de de moments improvisés, des choses très vivantes durant le tournage. C’est ce qui fait également la force du film, de ne pas s’être laissé dévorer par la machine.

Photo © Jérôme Prébois
Tout le monde peut-il devenir acteur, Pierre Niney ?
Bien dirigé, par un bon metteur en scène, au cinéma, oui. Presque tout le monde. Au théâtre, pas du tout. Au cinéma, il y a beaucoup de subterfuges, d’artifices, qui viennent vous aider. Ma concierge, si elle faisait du Audiard, elle serait super. Et je vous garantis que tout le monde la trouverait merveilleuse.
Bientôt deux décennies de films, qu’est-ce qui vous amuse encore dans ce métier ?
Aujourd’hui ? J’adore produire, être à l’origine de projets, les co-écrire, les accompagner. La production est quelque chose qui m’excite beaucoup du point de vue créatif.
Êtes-vous très sollicité ? Par des groupies, entendons-nous…
J’ai des gens qui suivent avec assiduité mon travail. Je pense aussi que les réseaux sociaux permettent peut-être à ces personnes de me suivre ou d’avoir l’impression de suivre de près mes projets, parfois même mon quotidien. C’est quelque chose de pratique. En même temps, je continue de protéger ma vie intime et personnelle très précieusement. J’y veille depuis le départ. C’est pour ça que je ne vis plus à Paris. J’habite à la campagne au calme avec des animaux. Et je suis très bien.
Comment faites-vous pour garder la tête froide ?
Il y a un fantasme autour de cette question, qui, par définition, ne peut être répondu honnêtement. Je pense que les gens qui n’ont pas la tête sur les épaules ne le savent jamais. Cette question est donc toujours un peu étrange et biaisée. Enfin, je vais enfoncer des portes ouvertes : clairement, pour moi, ça reste une question d’éducation. Je pense que cela vous permet de garder l’équilibre dans ce voyage assez étrange et inhumain que peut être la découverte du succès et de la célébrité. Avec tous les avantages, évidemment, que ça apporte par ailleurs. Donc, je dirais l’éducation, puis ensuite l’entourage, la famille, les amis qu’on avait avant et ce qu’on a fait entrer ; des gens nécessairement de confiance quoi.
Qu’est-ce qui vous fait marrer dans l’existence ?
La maladresse, les défauts des êtres humains, mais depuis la nuit des temps. J’adore les losers, les losers magnifiques. J’en ai fait un récemment dans Fiasco sur Netflix. J’aime l’approximation, les petits ratés de la vie, comme les échecs cuisants qui en deviennent fabuleux. Voilà, tout ça, ce sont des choses qui me font rire, et qui ont construit ma culture de comédie.

Photo © Jérôme Prébois
En parlant de Fiasco, la campagne de promotion avait insisté sur votre solide amitié avec François Civil, votre partenaire dans la série. Mais comptez-vous des ennemis dans votre profession ?
Je n’aime pas les chapelles. Ce seraient donc les bâtisseurs de chapelles. Je n’ai jamais apprécié le snobisme dans ce métier non plus. Et, en règle générale, je trouve que de juger de quelque chose avant de l’avoir vu, c’est tout de même terrible. C’est ce qu’on apprend à ne pas faire aux enfants. On leur conseille de goûter à tout avant de dire qu’ils ne trouvent ça pas bon. Et pourtant, je vois que dans les milieux artistiques, avant même d’avoir goûté, avant même d’avoir vu, des gens savent déjà ce qu’ils en pensent. C’est quelque chose auquel je n’ai jamais pu m’habituer.
Avez-vous vécu des moments humiliants dans votre jeune carrière ?
Bien sûr. Pendant les auditions, des gens qui ne vous regardent pas jouer ou qui discutent. Ou qui vous demandent de jouer la mort de votre mère dans l’espoir de décrocher tel rôle mineur. Des directeurs de casting qui caressent leur chien, tout en passant des coups de fil, alors que vous êtes devant eux. Des réalisateurs qui exigent quand même des trucs qui vous font vous questionner sur le bien-fondé ou le ridicule de leur demande. On sent parfois qu’il y a là, peut-être, une forme de jouissance du pouvoir face aux jeunes comédiens. Et puis, au théâtre aussi, j’ai malheureusement croisé le chemin de certaines personnes qu’on pourrait qualifier, même si c’est un terme un peu éculé, de pervers narcissiques, et qui ont été très durs, alors que j’avais 18 ans, en profitant parfois de leur ascendant.
Gardez-vous un petit carnet noir avec des noms inscrits à l’intérieur ?
Pas jusque-là, non. Mais ça reste des déceptions humaines. En même temps, ça a une valeur. Si vous arrivez à transformer l’essai, ça vous sert d’expérience. Et de capacité ensuite à se dresser contre ça et à ne plus se laisser faire.
Avez-vous des rituels de tournage ?
Quand je fais un film, le dernier jour du tournage, j’aime bien m’allumer un cigare. C’est mon petit rituel à moi.

Photo © Jérôme Prébois
Aucun vice ?
J’adore la moto, j’en fais souvent. J’ai commencé cela doit faire quinze ans maintenant. Et puis j’aime beaucoup le surf. Je n’en fais pas autant que je voudrais et je ne suis pas foncièrement bon. Mais c’est ça que j’aime bien : de ne pas être très bon à quelque chose et d’apprécier le faire quand même. Un jour, un prof de surf m’a dit : « Le meilleur surfeur, quand tu arrives sur un spot, c’est celui qui prend le plus de plaisir. » Cette phrase m’est restée.
Alors, à l’aune du plaisir que vous prenez à jouer, vous sentez-vous parfois le meilleur ?
(Il rit) C’est vrai. Mais pour une poignée de secondes, de minutes au mieux. C’est grisant.
Vous êtes un trentenaire dans une profession qui, aujourd’hui, juge certains de ses aînés. Trouvez-vous que l’ambiance y soit obscurcie, voire délétère ?
Pour moi, c’est principalement une prise de conscience générale de la place des femmes et des violences qui ont pu être faites, aux femmes comme aux hommes d’ailleurs, dans le cinéma. Pareil que dans d’autres milieux. On l’a vu dans celui du sport, même dans les hôpitaux. La parole est en train de se libérer. C’est une métamorphose importante, capitale. Au contraire, je pense que ça va amener de bonnes choses et de saines discussions sur la table. C’est très encourageant.

Pierre Niney, photo © Arno Lam
Avez-vous peur de la chute ? Qu’un jour le public n’aime plus Pierre Niney ?
Je reste assez serein avec ça, à me dire qu’il y aura des années avec et des années sans, des films avec et des films sans… Et puis c’est comme ça. Une fois que vous l’avez accepté, vous abordez mieux votre travail, je pense. De la même manière qu’Alexandre Dumas faisait dire à Monte-Cristo que pour être réellement heureux, il faut avoir voulu mourir, eh bien, c’est pareil pour les films ! Il faut accepter de savoir qu’il y en aura des ratés, que parfois il y aura même de bons films qui ne marcheront pas et des films moins bien qui marcheront fort, et qu’il n’y a pas nécessairement de justice. Voilà, il faut être prêt. C’est le jeu. Je me sens bien heureux et bien chanceux d’avoir du travail de façon continue. Donc, le risque de prendre des bides, je l’embrasse, je l’accepte. Et je touche du bois.
Vous imaginez-vous parfois vieux comédien ?
Pas trop. J’ai toujours l’impression d’avoir 22 ans déjà. J’essaie de faire ce qui me plaît sur le moment. De rester spontané au présent. C’est un travail qui demande tellement d’énergie. Alors, me projeter, ça ne sert à rien. Sinon qu’à détourner un peu de toute cette énergie et de mon attention.
Le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre de la Patellière et de Matthieu Delaporte avec Pierre Niney, Bastien Bouillon, Anaïs Demoustier… Durée : 2h53. Sortie le 28 juin.

Signature « historique » d’Edgar pour le cinéma, lecteur insatiable, collectionneur invétéré d’affiches de séries B et romancier sur le tard (Le Fantôme électrique, éd. Les Presses Littéraires).
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