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Cillian Murphy

Traqué par les morts-vivants chez Danny Boyle, psychiatre ennemi du Batman de Christopher Nolan ou anti-héros violent de la série à succès Peaky Blinders, le comédien irlandais brille par son élégance innée et un talent à toute épreuve. Cillian Murphy revient au cinéma de genre avec l’horrifique Sans un bruit 2 de John Krasinski.

« Vous pouvez tourner de merveilleux films indépendants, au sein de minuscules structures. Comme le faire à Los Angeles au cœur du système des studios. Beaucoup d’acteurs clament : « Jamais je n’irai me vendre à Hollywood. » Mais si le réalisateur et le scénario sont bons, pourquoi pas ? Cela ne mène pas à grand-chose de s’imposer des limites. » Même s’il est probablement moins populaire – et encore, c’était avant l’engouement mondial pour Peaky Blinders et ses gangs de dandys surineurs – qu’un Brad Pitt ou un Michael Fassbender, Cillian Murphy jouit, chance rare, de pouvoir artistiquement miser sur plusieurs tableaux. Il apparaît dans un cinéma certifié d’auteur de par la réputation de ses metteurs en scène ou l’âpreté des sujets. Tout comme il s’offre des apparitions dans des productions à gros budget sans pour autant que leur qualité narrative en soit sacrifiée. À 44 ans, le comédien peut même se considérer comme « verni » puisqu’on fait toujours appel à lui des deux côtés de l’Atlantique. Une adaptabilité aux genres et aux thèmes fièrement assumée et proclamée : « Je pourrais me contenter de prendre mon chèque et d’en rester là. Mais si vous souhaitez durer dans ce métier, il faut favoriser les projets artistiques de valeur. Je veux faire de la qualité. Si c’est une bonne série télé, alors je signe. Pareil pour une pièce de théâtre. »

Un homme secret

« Je ne suis pas un bon client pour les journalistes. Aujourd’hui, les magazines veulent surtout savoir qui vous baisez ou par qui vous vous faites baiser. Moi, mon but est simplement de faire du bon travail. » Revenir sur les premières armes de Cillian Murphy est un exercice qui se limite surtout à énumérer en détails sa riche filmographie. L’homme, qui avoue ne pas apprécier l’exercice de l’interview, a toujours préféré jouer la carte de la discrétion voire du secret concernant sa vie d’homme : « De toute façon, ajoute-t-il, j’ai toujours pensé que moins le public en savait sur vous, plus vous aviez de chance de le surprendre à chaque nouveau rôle. » Fils d’un inspecteur académique et d’une professeure de français, il commence des études de droit tout en rejoignant parallèlement un petit groupe de rock : « C’est en jouant avec eux que j’ai su que j’avais la fibre, que cela faisait partie de mon ADN. J’ai toujours ressenti le besoin de me lever et monter sur une scène. » Le barreau y perdra donc ce que les arts y gagneront. Sans regret pour Murphy qui concède : « J’aurais probablement beaucoup mieux gagné ma vie comme avocat mais je me serais certainement ennuyé à mourir. » Après quelques expériences dans le théâtre, il fait ses premiers pas au cinéma en 1998 dans le drame The Tale of Sweety Barrett pour rapidement devenir une figure jeune et récurrente des écrans britanniques – petits comme grands. L’année 2002 marque sa consécration. Danny « Trainspotting » Boyle le choisit pour camper un livreur qui se réveille dans une Angleterre infestée de zombies ! Aujourd’hui classique du cinéma d’horreur moderne, 28 jours plus tard le propulse d’office sur la scène internationale.

Dur à la tâche

« Ce qui m’intéresse, ce sont les conflits, les contradictions, la pression, les contraintes. » Le succès de film de Boyle ouvre comme il se doit à Cillian Murphy les portes de Hollywood. Mais plutôt que de se lancer dans des projets faciles, de la série B explosive aux comédies potaches, le comédien choisit avec précaution sur quel plateau il souhaitera poser les pieds. Ainsi s’affiche-t-il en 2003 dans deux co-productions réussies et aux recettes pas forcément évidentes : Le Jeune fille à la perle de Peter Webber, autour de la relation du peintre Vermeer et son modèle, et Retour à Cold Moutain, une fresque sur la Guerre de Sécession vue du camp honni des confédérés signée de feu Anthony Minghella. En jouant un transsexuel à la recherche de sa mère dans Breakfast on Pluto (2005), un Neil Jordan concrètement en demi-teinte, il décroche une nomination au Golden Globe du meilleur acteur dans une comédie ou une comédie musicale. L’année suivante, Murphy collabore avec le réalisateur Ken Loach pour Le Vent se lève, conte fratricide sur fond de combat pour l’indépendance irlandaise : « C’est un des meilleurs réalisateurs de ces 25 dernières années. Avec lui, pas d’esbroufe, de raccourci, de complaisance. Une grande bouffée d’air frais. » Alors qu’il figure – un temps très court – parmi les acteurs pressentis pour incarner le super-héros Batman à l’écran, le réalisateur Christopher Nolan lui offre finalement le rôle de l’Épouvantail, un des adversaires du « Chevalier noir », dans son Batman Begins de 2005. Un personnage qu’il reprendra dans les autres épisodes de la trilogie. « Ma seule motivation, se souvient-il, était d’apparaître le plus méchant possible. J’adore me lancer dans de profondes études de caractère mais c’est aussi très drôle d’enfiler un costume, de foncer et de bien s’amuser. » Une solide relation de travail se noue alors entre l’acteur irlandais et l’anglais Nolan qui le fera travailler sur deux autres de ses blockbusters : l’alambiqué Inception (2010) avec Leonardo Di Caprio et l’épique et trépidant Dunkerque (2017).

« Je choisis mes films avec toujours plus d’attention. Jusqu’à aujourd’hui, il n’y a rien dans mon parcours dont je ne puis parler sans enthousiasme ni passion. » Auréolé du succès de Peaky Blinders, Cillian Murphy sort quasiment indemne d’une série d’échecs malheureux au cinéma. Ni le captivant Au cœur de l’océan (2015) de Ron Howard, ni le sinueux The Party (2017) avec Kristin Scott Thomas, ou encore Anna (2019), un Besson insipide, ne se seront attirés les faveurs du public. Au sujet de la dureté de la série centrée sur la guerre des gangs dans le Birmingham de l’entre-deux-guerres, l’interprète de l’implacable Thomas Shelby insiste : « La violence que nous montrons est de celle qui vous fait tressaillir et détourner le regard. Dans un sens, tuer des gens dans un jeu vidéo, sans la moindre conséquence, sans le moindre récit clair, avec juste du sang qui éclabousse l’écran, cela peut être bien plus dommageable. » Dans Sans un bruit 2, suite du film d’horreur sorti en 2018, Murphy revient au film de genre, en survivant face à une invasion de monstres traquant les humains au son du moindre de leur pas : « Un personnage très sombre à l’image du chaos qui règne sur le monde. Je l’ai interprété avec en tête l’idée que le public se demande en permanence : « Que ferais-je à sa place ? » » Si la situation internationale a vu le tournage de son prochain long-métrage, un biopic sur Richard Neville, icône australienne de la contre-culture dans les années 60, abandonné, Cillian Murphy compte désormais sur une qualité gagnée avec les années pour rester optimiste. La patience : « J’en étais dénué, jeune homme. Aujourd’hui, je prends beaucoup plus placidement la lenteur des réponses pour un rôle ou le fait que les gens ne se conduisent pas toujours comme je l’espère. »

Sans un bruit 2 de John Krasinski avec Emily Blunt, Noah Jupe, Cillian Murphy…

Publié dans Edgar Numéro 102.