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Licorice Pizza : la splendeur d’un Anderson

Huit ans après le sinueux Inherent Vice, retour dans la Californie des années 70 pour Paul Thomas Anderson avec un Licorice Pizza brouillon seulement à première vue.

C’est tendrement drôle de voir se succéder les critiques – élogieuses – du dernier film de Paul Thomas Anderson en le résumant comme la somme des souvenirs d’enfance de l’auteur révéré (Magnolia, There Will be Blood…). L’action de Licorice Pizza se déroule en 1973 et, à l’époque, PTA (comme Quentin Tarantino s’est abrégé « QT », manière de faire « potes de cinéma » entre initiés) n’a que trois ans. Ce qui lui confère soudain, au-delà d’une forme certaine de génie cinématographique, une spectaculaire mémoire d’éléphant.

Raisonnablement, non. Son Licorice Pizza respire à pleins poumons le fantasme d’une Côte Ouest illuminée par l’astre seventies. La capsule temporelle, dans laquelle nous entraîne le réalisateur du soyeux Phantom Thread d’il y a quatre ans déjà, n’est pas celle corrompue et graveleuse de Boogie Nights. Le film débute là où germent les idylles adolescentes : lors d’une séance photo censée boucler l’année scolaire d’un lycée de Californie. L’herbe y est jaunie comme le soleil orangé. Les élèves boutonneux et goguenards.

La première grande surprise du film, à une période où les comédiens hollywoodiens affichent d’office un physique de porte-manteaux de luxe, c’est la « gueule » des deux interprètes principaux de cette romance en col pelle à tarte. Deux aspirants comédiens à bouille plus qu’à splendeur mais qui incarnent merveilleusement la maladresse des premiers aveux, cette éclosion des sentiments inattendue et vive.

Alana (Alana Haim, « folkeuse » avec ses deux sœurs au sein du groupe baptisé sobrement… Haim) rencontre Gary (Cooper Hoffman, fils de feu Philip Seymour Hoffman, acteur fétiche d’Anderson). C’est une fille caustique, franchement garçon manqué, vilain petit canard d’une famille juive de LA pas forcément drôle lorsqu’on touche au religieux – scène épique des présentations d’un petit ami à première vue parfait avant qu’il ne fasse son coming out New Age. Lui est un « enfant star » de la télé US, ayant grandi pataud, et qui ne se sentant plus rentrer dans les canons du genre s’improvise (jeune ) homme d’affaires au nez étonnamment creux. Alana se fiche un peu de Gary qui s’amourache, s’imagine chaperon/relation publique et lui chevalier blanc. Le temps, servi par une bande-son millésimée comme toujours chez le metteur en scène – aussi alléchante que celle d’Inherent Vice, c’est dire… –, fera son œuvre.

Et voilà le spectateur lancé dans cette bluette au style aérien comme un chien dans un jeu de quilles. La trame basiquement résumée – Gary arrivera-t-il à « pêcho » ? – cache les détails dont fourmille le récit et qui se savoure en roman d’initiation dans une Amérique des premiers lits à eau et baignée de progressisme. Au-delà du portrait de deux « gamins » magnanimes et malins, c’est tout un bestiaire angelin qui se décortique ici, l’œil gourmand. Avec des caméos le plus souvent désopilants. Sean Penn en double de William Holden, l’acteur-éponge de La Horde sauvage, ici rebaptisé Jack Holden, vieux playboy casse-cou. Tom Waits dans la peau d’un organisateur allumé de happening motocycliste. Bradley Cooper dans celle du véritable Jon Peters, coiffeur queutard furibard, amant de Barbra Streisand et producteur avisé (Missing, Rain Man, Batman…), etc.

Après 2h13, vous voilà catapulté hors de la salle, rasséréné mais groggy, sans trop savoir que faire de toutes ces trépidations partagées sous un même espoir où s’entremêlent fièvre et misère d’une époque paroxystique, sincérité et impatience de la jeunesse, le scepticisme comme la truculence des adultes qui les entourent. Une « pizza » avalée d’un trait, aux cent saveurs et nuances, roborative sans jamais être pesante, mais dont on se demande, une fois digérée, s’il ne sera pas intéressant d’y goûter à nouveau. Question de vérifier si l’on n’est plus gourmet que client par l’esbroufe épaté.

Par Jean-Pascal Grosso

Licorice Pizza de Paul Thomas Anderson avec Alana Haim, Cooper Hoffman, Sean Penn… Durée : 2h13. Sortie le 5 janvier.